Hamlet, Acte I, scène V, Shakespeare (1603)
The time is out of joint. O cursed spite
That ever I was born to set it right!
- L'époque, déclara Ragle, est désarticulée.Le temps désarticulé, Philip K. Dick (The time out of joint, 1959), p 74
[Le Livre de Poche, 1978 (Calmann-Lévy, 1975) pour toutes les références suivantes]
Sixième roman paru, quatre ans après le premier (Loterie solaire), Le temps désarticulé, s'il aborde des thèmes éminemment dickiens, comme la réalité dévoyée, une certaine critique du way of life américain des années 50 et 60, reste un roman des débuts de Philip K. Dick: les idées sont toutes là, certes, mais sous forme embryonnaires et parfois à peine exploitées au maximum de leur potentiel.
Ragle Gumm (et non Gunn comme indiqué sur la quatrième de couverture de l'édition 1978 du Livre de Poche !?) vit chez sa soeur, Margo, et la famille de celle-ci, Vic, son mari et leur fils unique Sammy. Il ne travaille pas vraiment. Il passe ses journées à résoudre les énigmes quotidiennes du journal local La Gazette (en collaboration avec d'autres titres, à un niveau national), concours qu'il gagne sans discontinuer depuis deux ans et sobrement intitulé Où Sera Le Petit Homme Vert La Prochaine Fois. C'est ainsi qu'il gagne sa vie, qu'il comble ses journées. Chaque jour, il s'attelle à la tâche, déploie un système complexe basé sur les archives des énigmes précédentes, et chaque jour, il trouve où sera la petit homme vert la prochaine fois.
American Way Of Life
Ragle vit dans une petite ville des Etats-Unis dans les années 50. Son beau-frère travaille au supermarché du centre, sa soeur est charmante, son neveu ne l'est pas moins. Tous aussi charmants que leurs voisins, les Black, ce couple qui passent régulièrement leur rendre visite, un plat de lasagne sous le bras, la soirée finissant gentiment autour d'une partie de poker. D'autres soirées sont consacrées au club de lecture. Le quartier est tranquille, citoyen, définitivement patriotique en cette période de guerre froide où la menace communiste, couteau entre les dents, rend nécessaire la formation d'un groupe de P.C. (sic), Protection Civile, chargé d'imaginer toutes les mesures à mettre en place pour faire fasse à une catastrophe nucléaire. On aura bien entendu en tête les images d'Épinal des proprets quartiers de la banlieue américaine, ces suburbs tirés au cordeau évoqués dans Edward aux mains d'argent (Tim Burton, 1990), The Stepford wives (Forbes, 1975 à préférer à Oz, 2004 avec Nicole Kidman) ou encore Desperate Housewives. Les faux-semblants et l'hypocrisie ambiante qui semblent constitutifs de ces lieux en font le cadre parfait pour ces histoires qui cherchent justement à gratter ce vernis jusqu'à mettre à jour la véritable noirceur de ses habitants.
Ragle ne colle justement pas dans ce décor, qu'il regarde en spectateur. Il ne fait pas partie de l'Amérique qui se lève tôt, passe ses journées attablé à son concours, sans plus d'ambition que de celle de trouver où sera le petit homme vert la prochaine fois. Il regarde tout ce beau monde s'agiter, pousser du menton pour se hisser dans la hiérarchie, réussir ! sacro-saint credo. Il constate, désabusé, comment cette société privilégie la reproduction des attitudes et idées, surtout sans originalité, la promotion du panurgisme.
American Way Of Life
Ragle vit dans une petite ville des Etats-Unis dans les années 50. Son beau-frère travaille au supermarché du centre, sa soeur est charmante, son neveu ne l'est pas moins. Tous aussi charmants que leurs voisins, les Black, ce couple qui passent régulièrement leur rendre visite, un plat de lasagne sous le bras, la soirée finissant gentiment autour d'une partie de poker. D'autres soirées sont consacrées au club de lecture. Le quartier est tranquille, citoyen, définitivement patriotique en cette période de guerre froide où la menace communiste, couteau entre les dents, rend nécessaire la formation d'un groupe de P.C. (sic), Protection Civile, chargé d'imaginer toutes les mesures à mettre en place pour faire fasse à une catastrophe nucléaire. On aura bien entendu en tête les images d'Épinal des proprets quartiers de la banlieue américaine, ces suburbs tirés au cordeau évoqués dans Edward aux mains d'argent (Tim Burton, 1990), The Stepford wives (Forbes, 1975 à préférer à Oz, 2004 avec Nicole Kidman) ou encore Desperate Housewives. Les faux-semblants et l'hypocrisie ambiante qui semblent constitutifs de ces lieux en font le cadre parfait pour ces histoires qui cherchent justement à gratter ce vernis jusqu'à mettre à jour la véritable noirceur de ses habitants.
Ragle ne colle justement pas dans ce décor, qu'il regarde en spectateur. Il ne fait pas partie de l'Amérique qui se lève tôt, passe ses journées attablé à son concours, sans plus d'ambition que de celle de trouver où sera le petit homme vert la prochaine fois. Il regarde tout ce beau monde s'agiter, pousser du menton pour se hisser dans la hiérarchie, réussir ! sacro-saint credo. Il constate, désabusé, comment cette société privilégie la reproduction des attitudes et idées, surtout sans originalité, la promotion du panurgisme.
[à propos de Black]
Il portait le complet type association d'étudiants qu'il se plaisait à exhiber en ce moment. Col boutonné, pantalon étroit... et bien entendu, la coupe de cheveux. Une coupe sans style qui, pour Ragle, évoquait avant toute autre chose l'armée. L'explication résidait peut-être là : les jeunes fonceurs empressés comme Bill Black voulaient paraître enrégimentés, faisant partie d'une machine colossale.
[...]
Mais il arriverait à quelque chose - Ragle le savait. Ce qu'il y a de bizarre dans ce monde, c'est qu'un jeune loup sans idées originales qui imite ses supérieurs jusqu'au nœud de cravate et au grattement de menton se fait toujours remarquer. Il est sélectionné. Il est promu.
Cependant, il ne s'oppose pas vraiment, il ne revendique pas un mode de vie alternatif. Comme souvent chez les (anti-)héros dickiens, dans un état d'esprit flirtant avec la dépression, c'est un choix par défaut, le chemin de moindre effort et il n'a ni la force ni l'ambition changer de vie
Pour quelque raison obscure, il savourait ces attaques dirigées contre le concours de La Gazette qui le mobilisait. Probablement parce qu'il éprouvait son temps et son énergie, parce qu'il souhaitait être puni. Ce qui lui permettait de continuer. Mieux valait subit quelques assauts de l'extérieur plutôt de ressentir la torture secrète du doute et de l'auto-accusation.
Alors bien entendu, on voit rapidement poindre Dick sous les traits de Ragle. Ainsi Emmanuel Carrère, auteur d'une (de LA ?) biographie de Philip K. Dick (il est aussi l'auteur de la préface à L'uchronie de Eric-B Henriet dont vous retrouverez la critique de Lhisbei faite dans le cadre de feu le Winter Time Travel), fait le lien entre ce Raggle Gumm et le Philip K. Dick de 1959 :
Quand il les a écrits, Dick se voyait comme un pauvre bougre d'écrivain prolétaire, malchanceux, condamné pour gagner - mal - sa vie à taper le plus vite possible des histoires de petits hommes verts qui le détournaient de l'œuvre littéraire sur laquelle il comptait pour
laisser son empreinte dans les sables du temps. Pourtant, il pressentait que cette appréciation ne rendait qu'incomplètement compte de la
réalité : qu'en réalité, et à son propre insu, il faisait tout autre chose. Autre chose, oui, mais quoi ?
Emmanuel Carrère, [j'ai trouvé ce texte sur le site de chroniquart, mais j'ai un doute sur le livre dont il constitue la préface. Cela pourrait être, Philip K. Dick, Nouvelles : Tome 1 : 1947-1953, Denoel - lunes d'encre, 1996]
Fuite de réalité
Ragle, donc, se contente plus ou moins de sa condition, jusqu'à ce que la réalité perde de sa substance, que le temps de désarticule.
Fuite de réalité
Ragle, donc, se contente plus ou moins de sa condition, jusqu'à ce que la réalité perde de sa substance, que le temps de désarticule.
"Auriez-vous de la bière, par hasard?" Sa voix lui parut bizarrement menue et lointaine. Le vendeur en tablier blanc, casquette sur la tête,le regardait, le regardait sans bouger. Rien ne se produisit. Aucun son nulle part. Enfants, voitures et vent: tout s'était tu.La pièce de cinquante cents tomba, s'enfonça dans les bois et s'évanouit.Je suis en train de mourir, songea Ragle. Ou bien...La terreur le saisit: il voulut parler mais ses lèvres le trahirent. Il était désormais prisonnier du silence.Encore une fois, non!Non!Cela m'arrive encore une fois.La buvette se désagrégea en fines molécules incolores et sans traits. Ragle se mit à voir au travers, se mit à voir la colline derrière, lesarbres et le ciel. Il vit la buvette quitter l'existence, avec son propriétaire, la caisse, l'énorme distributeur de boissons à l'orange, le gril à hot dogs, les pots de moutarde, les cônes empilés, les rangées de lourds couvercles ronds en métal sous lesquels se trouvaient les différents parfums de glace.A la place de tout ceci, une petite étiquette Ragle tendit la main et s'en empara. Sur le papier était imprimé en capitales:BUVETTE
[pp 64-65]
L'habileté de Philip K. Dick réside dans sa capacité à construire en quelques pages une normalité banale, un quotidien solide et répétitif, dont il décrira dans le reste du roman la lente désagrégation. Il procède par touches subtiles, la réalité perd peu à peu de sa consistance, s'étiole inexorablement. L'anormalité intervient dans des situations du quotidien, là où on l'attend le moins: aller chercher un bière à la buvette, allumer la lumière dans une salle de bain plongée dans le noir.
- La Dramamine n'est pas un tranquillisant, rétorqua Vic, à moitié pour lui-même. C'est une pilule contre le mouvement.
- Même chose. " La voix de Black s'infiltra avec lui dans la salle de bain.
"Absolument pas la même chose " maugréa Vic, aigri par ses maux d'estomac. Il chercha à tâtons le cordon de la lampe.
Margo lui lança: "Dépêche-toi de revenir, mon chéri. Combien de cartes veux-tu? On veut jouer et tu nous fais attendre
- Bon, bougonna-t-il tout en se demandant où était passé le cordon, donnez-moi trois cartes. Prenez les trois du dessus dans mon jeu.
- Ah! non, refusa Raggle. Reviens les prendre toi-même, sinon tu vas crier que nous nous sommes trompés."
Il n'avait toujours pas mis la main sur le cordon de lampe qui pendait dans l'obscurité de la salle de bain. Gagné par la nausée en même temps que l'irritation, il se mit à balayer le noir, bras tendus et doigts écartés, en décrivant de larges cercles. Et poussa un juron quand il se cogna le crâne au coin de l'armoire à pharmacie.
"Tu vas bien ? demanda Margo. Que s'est-il passé ?
- Je n'arrive pas à trouver le cordon de la lampe." Furieux désormais, il était préssé de trouver la pilule et de réintégrer sa place dans le jeu. Terrible, songeait-il, cette propension innée des objets à s'évanouir... et brusquement il lui vint à l'esprit que le fameux cordon de lampe n'existait pas. Le mur présentait en effet un interrupteur près de la porte, à hauteur d'épaule. Il trouva aussitôt, l'actionnna d'un coup sec, sortit le flacon de comprimé de l'armoire à pharmacie. Une seconde plus tard, il s'était rempli un gobelet d'eau, avait ingurgité son médicament et était revenu jouer au galop.
Pourquoi ai-je le souvenir d'un cordon de lampe? s'interrogeait-il. Un cordon bien précis, d'une longueur bien précise, à un endroit bien précis. Je ne tâtonnais pas au hasard, comme je l'aurais fait dans une autre salle de bain que la mienne. Je cherchais un cordon de lampe dont je m'étais bien des fois servi, suffisamment pour créer un réflexe dans mon système nerveux.
[pp 38-39]
Il y a d'ailleurs dans la préface d'Emmanuel Carrère une confusion entre Vic et Raggle sur l'histoire du cordon., or c'est bien Vic et non Ragle qui cherche ce fameux cordon. J'avais déjà lu Le temps désarticulé et le temps aidant, justement, je faisais la même inversion avant cette dernière relecture. C'est sans doute dû à la structure particulière du début de cette histoire qui s'ouvre sur un chapitre essentiellement centré sur Vic, bascule sur Ragle au début du second chapitre pour revenir sur Vic et son épisode du cordon de la lampe. Si Ragle est a posteriori évidemment le personnage principal du roman, il partage dans un premier temps ses interrogations avec Vic sur la réalité qui l'entoure et dans la pratique, c'est ce même Vic qui apporte donc l'élément perturbateur, premier domino d'une longue suite d'évènements étranges, et qui suivra Ragle jusqu'à la révélation finale. Ils suivent un destin parallèle et ne divergeront qu'à la toute fin.
Paroles, paroles, paroles: des mots, toujours des mots
(Dalida et Alain Delon, 1973)
Il y a aussi tout un pan de réflexion sur les rapports entre les mots et la réalité. Ce sujet occupe des passages entiers, mais Dick n'en fait rien de particulier, ne le raccroche pas directement ni à l'intrigue. A moins que ce ne soit une fausse piste délibérée, destinée à distraire le lecteur des véritables causes de la perte de repère de Ragle ... En tout cas, le sujet ponctue le récit, comme une collection de réflexions de l'auteur s'exprimant à travers la bouche de Ragle. Comme le suggère Emmanuel Carrère dans sa préface, il s'agit peut-être en fait pour Dick de faire de l'épate, son coté un peu pédant "Regardez comme je manie bien des concepts compliqués sur la réalité en m'inspirant de philosophes célèbres."
Au commencement était le verbe.[p 59]
Ou bien au commencement était l'acte. en étant Faust.
Se penchant au-dessus de la jeune femme apparemment livrée au sommeil, il murmura: "Im Anfag war dir Tat."
Des mots, songeait Ragle.
Le problème central de la philosophie. La relation entre le mot et l'objet... qu'est-ce qu'un mot ? Un signe arbitraire. Mais nous vivons avec des mots. Notre réalité se situe dans un univers de mots, non de choses. D'ailleurs, une chose, cela n'existe pas, c'est un gestalt au sein de l'esprit. La "chosité"... le sens de la substance. Une illusion. Le mot est plus réel que l'objet qu'il désigne.
Le mot ne représente pas la réalité, le mot est la réalité. Du moins pour nous. Dieu, lui, parvient peut-etre à atteindre l'objet. Mais pas nous.
[p 72]
Et Ragle s'inclina. "J'ai des hallucinations en ce moment, ma chérie."
Il adressa à sa soeur un sourire encourageant mais elle ne se départit pas pour autant de son expression inquiète. "N'aie pas l'air si
catastrophé, implora-t-il. Ce n'est pas si grave que cela.
- Qu'est-ce que c'est ? cria-t-elle.
- J'ai des problèmes avec les mots.
- Du mal à parler ? répliqua-t-elle sur-le-champ. Oh! mon Dieu... c'est ce que le président Eisenhower a eu après son attaque.
- Non, ce n'est pas ce que je veux dire." Il y eut un instant d'attente; maintenant qu'il s'efforçait d'expliquer, la tâche lui paraissait
quasiment impossible. "Je veux dire, bredouilla-t-il, que les choses ne sont pas ce qu'elles semblent."
Le silence s'empara de lui.
"On dirait du théâtre de l'absurde, se plaignit Margo."
[pp 85-86]
Ragle sortit à cet instant de sa poche la petite boîte métallique qui ne le quittait jamais. L'ouvrant, il la présenté à Vic.
"Qu'est-ce que c'est ?
- La réalité. Je t'offre le réel."
Vic prit l'un des petits billets de papier et le lut. "Buvette automatique." "Qu'est-ce que cela veut dire?" " Tout ce que tu veux. Le verbe. C'est peut-être le verbe de Dieu. Le logos "Au commencement était le verbe". Je ne sais que dire. Tout ce que je connais, c'est ce que je vois et ce qui m'arrive. Je crois que nous vivons dans un monde différent de ce lui que nous voyons, et j'ai l'impression d'avoir su un instant de quel autre monde il s'agissait exactement. Mais depuis, depuis cette fameuse nuit, j'ai tout perdu. Le futur, peut-être"
[p 232]
Entropie: du style
Entropie: du style
La SF est un genre littéraire principalement basée sur les idées, ce qui tend parfois (et certainement moins qu'on le croit vu de la littérature dite sérieuse) à mettre les talents d'écriture de l'auteur au second plan, pourvu qu'il tienne une histoire valable et qu'il sache nous emporter dans sa vision du monde. C'est aussi le cas avec Philip K. Dick, il nous emporte dans sa vision paranoïaque et schizophrène de la réalité. Mais lui le fait avec style. Le roman a plus de cinquante ans et il aurait pu être écrit hier tant sa musique est intemporelle. Difficile à décrire et à cerner, je dirai qu'il se caractérise principalement par sa fluidité, ses transitions très maîtrisées du quotidien vers l'étrange et puis retour au quotidien, cette facilité pour le lecteur à rentrer et à adhérer aux mécanismes de pensée du héros.
Ainsi, chez Dick, la sensation de vivre dans un monde de carton pâte va de paire avec la certitude de deviner la mort, l'entropie, la pourriture cachée derrière le rideau trompeur et plus on avance dans le roman plus cette sensation se fait précise.
Ainsi, chez Dick, la sensation de vivre dans un monde de carton pâte va de paire avec la certitude de deviner la mort, l'entropie, la pourriture cachée derrière le rideau trompeur et plus on avance dans le roman plus cette sensation se fait précise.
[...] J'ai aussi pensé à m'en servir pour aller suivre des cours à l'université.[p 70]
- Des cours de quoi ?
- Oh! disons... de philosophie."
Vic ne manqua pas de s'en étonner. "Tiens, pourquoi?
- La philosophie n'est-elle pas à la fois un refuge et un réconfort ?
- Je l'ignorais. Autrefois, oui, peut-être. Mais j'ai le sentiment que la
philosophie, aujourd'hui, cela consiste à émettre des théories sur les
limites de la réalité et à essayer de découvrir le Pourquoi de la vie."
Sans reculer, Ragle répliqua: "Et alors ?
- Alors rien, si tu estimes que cela peut t'aider.
- J'en ai déjà lu dans le temps. Je pensais à l'évêque Berkeley, aux idéalistes. Par exemple..."
D'un geste de la main, il indiqua le piano placé dans l'angle de la pièce. "Comment savons-nous que ce piano ?
- Nous ne le savons pas, observa Vic.
- Peut-être n'existe-t-il pas."
Notre réalité est criblée de fuites. Une goutte par ici, deux ou trois gouttes par là. Une tache d'humidité qui se forme au plafond. Mais pourquoi ? Qu'est-ce que ce la veut dire ?[p 133]
[...]
D'une certaine manière, Ragle s'est plus ou moins surpris à percer la réalité. A élargir la brèche. Ou bien il s'est trouvé face à une brèche en train de s'agrandir pour devenir une immense déchirure.
La terreur le gagna peu à peu. Peut-être allait-il rester au bout de cette queue jusqu'à sa mort. Une réalité qui refusait de changer... le[p 154]
même homme devant lui, le même jeune soldat derrière, la même femme malheureuse au regard vide assise sur le banc, de coté.
Peut-être qu'en fait, se dit-il, je ne suis pas en train d'avancer, peut-être que je suis coincé entre deux lieux, avec les roues du camion
qui patinent dans le gravier, qui patinent inutilement et pour l'éternité... L'illusion du mouvement, le vacarme du moteur, le bruit des roues, les phares sur la route. Mais en réalité, l'immobilité.
Qu'est-ce que je fais ici? Je devrais être - où donc ?[p 221]
En train de marcher dans un pré avec Junie Black... en train d'étendre une couverture au flanc d'un coteau sec et brûlant, parmi les senteurs
d'herbes, sous le soleil de l'après-midi. Non, pas là. Cette image appartenait-elle également au passé? Silhouette creuse en guise de substance, un soleil qui ne brille pas en réalité, pas chaude du tout; rien que le froid, la grisaille et l'incessante et paisible pluie de cendres horribles se déposant partout. Point d'herbe, mais de rares mottes déchiquetées. Des mares d'eau contaminées...
Il se voyait pourchassant Junie sur un coteau éventré et désolé. Elle fondait, disparaissait. Un squelette de vie, un frêle et blanc support d'épouvantail en forme de croix. Un sourire. A la place des yeux, un vide où apparaît le monde entier. Je suis à l'intérieur et je regarde
dehors. Avec les yeux du vide, j'épie le désert par une faille.
On devine, notamment dans ce dernier passage, les prémices de ce que sera Ubik, qui sortira dix ans plus tard. Ces passages ne sont toutefois que des éclairs dans un texte plus verbeux où, sans doute par manque de confiance, Dick s'attache surtout à conduire une intrigue qu'il cherche à garder cohérente et linéaire, des conventions qu'il tendra à abandonner au fur et à mesure de sa maturité, ce qui fera finalement sa singularité.
D'ailleurs la conclusion, un peu trop cartésienne, définitivement trop terre à terre, peut laisser le lecteur sur sa faim, déçu par des explications qu'on aurait voulu plus métaphysiques. Les fins seraient-elles le talon d'Achille de Philip K. Dick ?
D'ailleurs la conclusion, un peu trop cartésienne, définitivement trop terre à terre, peut laisser le lecteur sur sa faim, déçu par des explications qu'on aurait voulu plus métaphysiques. Les fins seraient-elles le talon d'Achille de Philip K. Dick ?
Or, donc, prenons un peu de hauteur et remarquons que Le temps désarticulé fait partie d'un sous-genre bien particulier de la science-fiction, à savoir le
simulacre. Philip K. Dick pourrait même avoir contribué à le créer, à travers ce roman mais aussi L'oeil dans le ciel (1957) et tout simplement Simulacres (1964) (et si Wikipédia le dit, c'est que ce doit être vrai). Je ne connaissais pas l'existence particulière de cette étiquette (mais, bon, elles sont légions) mais réflexion faite, on en trouve de nombreux exemples et notamment dans le cinéma.
Ceci qui me permettra dans un premier temps de démontrer l'existence d'un malédiction particulière aux adaptations des romans de K. Dick et donc, à l'image de ses romans, intrinsèquement paradoxale: les meilleurs adaptations de Philip K. Dick sont celles qui ne sont pas tirés de l'œuvre de Philip K. Dick. simulacre. Philip K. Dick pourrait même avoir contribué à le créer, à travers ce roman mais aussi L'oeil dans le ciel (1957) et tout simplement Simulacres (1964) (et si Wikipédia le dit, c'est que ce doit être vrai). Je ne connaissais pas l'existence particulière de cette étiquette (mais, bon, elles sont légions) mais réflexion faite, on en trouve de nombreux exemples et notamment dans le cinéma.
Au passage, on remarquera les ressemblances troublantes entre Le temps désarticulé et un succès grand public du cinéma québécois, La Grande Séduction.
Et pour en finir avec les comparaisons de l'étrange (toutefois un peu moins tétratractopilée), on cherchera les sources d'inspiration du temps désarticulé en particulier et de Philip K. Dick en général dans ni plus ni moins qu'Hamlet (aux tomates et aux champignons (sur l'air de Omelette, Les Nuls)) (désolé).
Illustration donc et fractalisons, fractalisons: classement en sous-genres de sous-genre
![]() |
| La Grande Inception de Truman |
Simulacres
Entendons-nous (ou pas) sur la définition. Wikipédia dit (et si Wikipédia le dit, c'est que ce doit être vrai):
des mondes et des sociétés simulés par des décors et des manipulations psychiques, au service de forces politiques [...]Un peu léger tout de même et ce que je compléterai arbitrairement par
des êtres humains simulés par des extra-terrestres (ou assimilés) [...] une réflexion sur le thème : qu'est-ce qu'un « vrai » être humain ?
simulacre [n.m]: sous-genre de la science-fiction qui consiste à confronter un personnage ou toute une population (un groupe, une ville, l'humanité...) dans un simulacre de réalité (le décor qui le ou les entoure est fictif).
[Le gros Larousse]
si l'on s'en tient à une version rigoriste du simulacre ou bien encore:
simulacre [n.m]: sous-genre de la science-fiction qui consiste à confronter un personnage ou toute une population (un groupe, une ville, l'humanité...) dans un simulacre de réalité totale (le décor qui le ou les entoure est fictif) ou partielle (les personnages qui le ou les entourent simulent leur humanité) engendrant une réflexion sur l'essence de la réalité ou de l'humanité.
[Le gros Robert (toujours moins rigoriste que Le gros Larousse)]
Auquel cas on distinguera (ou pas) les sous-genres suivants.
Simulacre de manipulation de masse
où l'on tentera de tromper tout une troupe
Il s'agit ici d'un temps désarticulé à l'échelle d'une ville ou de l'humanité tout entière.
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| Dark Matrix |
A la copie on préfèrera sans doute l'original Dark City (Alex Proyas, 1998). OK, c'est surement un peu injuste pour le film des frangins Wachowski, (Andy et Larry) qui aura tout de même marqué par son style, mais à n'en pas douter, ce film a au mieux servi de source d'inspiration au design de Matrix (Andy et Larry) (au pire, y a du plagiat dans l'air). Un homme, John Murdock (Rufus Sewell), se réveille, amnésique, dans une chambre d'hôtel au coté du corps d'une femme venant d'être assassinée. Les décors, l'atmosphère, les personnages sont sombres à souhait: le soleil ne se lève jamais sur cette ville. La confusion règne dans l'esprit de Murdock, des souvenirs d'une autre vie se mélange à ceux qu'ils croient être les siens, des hommes pâles, habillés de longs manteaux noirs (toute ressemblance avec d'autres longs manteaux noirs n'est que pure coïncidence (Andy et Larry)) sillonnent les rues, le poursuivent, tandis que la ville, ses habitants, perdent lentement de leur singularité : l'agencement des bâtiments semble aussi peu permanent que la personnalité de ceux qui les habitent. Reste que ce héros, malgré ses réjouissants états d'âme et ses doutes sur son identité (bien dickien, ça, la perte d'identité), garde un coté "Elu" un peu trop cinématographico-messianique et c'est pourquoi il rate, de peu, la palme du dickianisme (dickianité ?) en faveur du non moins torturé, dépressif et taciturne flic lancé à sa poursuite, Franck Bumstead (William Hurt) qui rappelle par bien des cotés cet autre flic, Félix Buckman, de Coulez mes larmes dit le policier (K. Dick, 1974).
Simulacre onirique
où l'on se posera la question de savoir si l'on est un papillon qui rêve
Il s'agit d'un temps désarticulé à l'échelle d'un seul protagoniste dans lequel il prend ses rêves pour la réalité.
Évacuons immédiatement Total Recall (Paul Verhoeven, 1990), adapté de la nouvelle Souvenirs à vendre (K. Dick, 1966), paru sous le titre We Can Remember It For You Wholesale. Au passage, remarquez qu'on pourrait presque se contenter des titres de Philip K. Dick: Do androids dream of electric sheep ? est une nouvelle à lui seul. Trêve de digression, qui pourrait imaginer un héros dickien sous les traits de l'ex-barbare aux muscles luisants et alors futur, désormais ex-, gouverneur de Californie ?
Plus récent et plus proche de son univers, Inception (Christopher Nolan, 2010). Strictement, c'est à peine un simulacre, du moins du point de vue du héros qui semble en permanence savoir très exactement s'il rêve (ou s'il rêve qu'il rêve (voire qu'il rêve qu'il rêve qu'il rêve)). Les éléments dickiens se situent plutôt du point de vue de la morgue qui plane au travers du film: la perte de consistance des rêves, l'agressivité des figurants, ce souvenir qui le hante sous la forme sa femme (Mawion Cotillaw), cet autre souvenir de ses enfants qui se refusent à lui montrer leurs visages. Et la fin, évidemment.
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| Abre Los Vanilla |
Le scénario qu'aurait voulu écrire Philip K. Dick (s'il n'était pas mort et nous vivants et non le contraire), c'est sans doute celui de Abre los ojos (Alexandro Amenabar, 1997) sortie en France sous le titre Ouvre les yeux. Non ? Vous ne voyez pas ? Mais si voyons ! Ce type qui porte un masque,... non, pas Zorro, lui, il n'a pas franchement le charisme californien de Don Diego de la Vega. Non ?Alors vous être comme moi il y a quelques temps, vous connaissez surtout le remake américain avec un scientologue dans le rôle du héros : Vanilla Sky (Cameron Crowe, 2001). A mon sens une des adaptations les plus réussis d'un roman que n'a pas écrit Philip K. Dick.
Avec, La moustache (Emmanuel Carrère, 2005). Mais là, même en tirant bien sur les bords, il ne rentre pas dans la catégorie des simulacres. Donc je n'en parle pas. Juste, je dirai que c'est l'histoire d'une homme ordinaire qui coupe sa moustache ordinaire. Avec Emmanuel Devos et Vincent Lindon, tous deux très bons. Et personne ne s'aperçoit qu'il se l'est coupée. Sérieux, personne, même pas sa femme. Du Dick dans l'épure. Mais je n'en parle pas.

Simulacre dramatique
où l'on s'organisera pour tromper un quidam
Il s'agit d'un temps désarticulé à l'échelle d'un seul protagoniste dans lequel un décor est explicitement mis en place pour le tromper.
Entre dans cette catégorie sans doute l'adaptation (certes indirecte) la plus réussie (ou la moins pire) de K. Dick (OK, je n'ai pas revu Confession d'un barjo depuis longtemps et je n'ai pas lu l'original) (non, ok, j'ai oublié Blade Runner (que j'ai revu il n'y pas si longtemps (au cinéma, Director's Cut, magnifique (à part la musique (j'ai une théorie sur la mort de la musique dans les années 80, je ne vous en ai jamais parlé ?)))) (le film est bon mais je n'ai pas de souvenir du roman (et ce n'est pas parce que le film est bon que l'adaptation est bonne, non ?))) [Retrouvez ici l'occasion de redécouvrir l’œuvre sous toutes ses formes] : The Truman Show, inspiré (justement) par Le temps désarticulé. Sans doute un peu trop burlesque pour K. Dick, un peu trop hollywoodien aussi, mais on y retrouve la vie idéalisée des années 50, une certaine critique du système, la télé, la pub, ceux qui la regardent.
Et enfin, quitte à jouer des forceps, je militerai ici pour faire rentrer La Grande Séduction (Pouliot, 2003) dans la catégorie des simulacres. Globalement parce que le hasard fait que je l'ai revu cette semaine (et que j'ai bien rit: un peu caricatural, mais bon, drôle), mais pas que. Alors certes, un simulacre d'un genre particulier puisqu'il est vu du point de vue de ceux qui trompent et non de celui qui est trompé. D'ailleurs, le film prend une toute autre valeur si l'on s'amuse à se le remémorer, justement, du point de vue de ce docteur de la ville condamné à un mois d'exil dans un trou perdu au milieu d'une île, entouré d'une population de pêcheurs vieillissants et au chômage.
Je pousserais la mauvaise foi jusqu'à prétendre qu'on est alors très proche des thèmes abordées dans Le temps désarticulé. Ainsi, ce doc citadin, tout comme Ragle, voit la réalité se plier à ses moindres désir: il devient le centre de l'univers. Les malades se pressent pour venir le voir, il suffit qu'il émette le désir d'un boeuf strogonov pour qu'il soit au menu du jour de la cafétéria locale, il aime le Criquet, c'est le seul village paumé de tout le Canada qui préfère le Criquet au Hocky (à la québécoise), chaque soir, en rentrant chez lui, il trouve un billet de 5 dollars coincé entre deux planches du ponton. Pour Ragle, cela donne:
Je pousserais la mauvaise foi jusqu'à prétendre qu'on est alors très proche des thèmes abordées dans Le temps désarticulé. Ainsi, ce doc citadin, tout comme Ragle, voit la réalité se plier à ses moindres désir: il devient le centre de l'univers. Les malades se pressent pour venir le voir, il suffit qu'il émette le désir d'un boeuf strogonov pour qu'il soit au menu du jour de la cafétéria locale, il aime le Criquet, c'est le seul village paumé de tout le Canada qui préfère le Criquet au Hocky (à la québécoise), chaque soir, en rentrant chez lui, il trouve un billet de 5 dollars coincé entre deux planches du ponton. Pour Ragle, cela donne:
Une psychose à tendance paranoïaque. Voici que je m'imagine être le point convergent d'un vaste effort qui implique des millions d'hommes et de femmes, des milliards de dollars et un travail incommensurable... Comme si un univers tournait autour de moi. Ragle Gumm, l'être qui irradie son importance... jusqu'aux étoiles. Ragle Gumm, l'objet de tout le processus cosmique, de sa naissance à l'entropie finale. Toute manière et tout esprit destinés à orbiter autour de ma personne.
Alors, on n'est pas loin, non ? Bon, à part que ce crétin de médecin de voit rien venir et que tout finit en Happy End pleine de bons sentiments.
Qu'on se le dise, rater une fin pourrait être à la rigueur une condition nécessaire mais ne saurait en aucun cas être suffisante pour revendiquer une quelconque dickiannité (dickianisme?).
Qu'on se le dise, rater une fin pourrait être à la rigueur une condition nécessaire mais ne saurait en aucun cas être suffisante pour revendiquer une quelconque dickiannité (dickianisme?).
Alors, trêve de plaisanterie et de menu fretin hollywoodien, passons à la vitesse supérieure, à l'artillerie lourde, du lourd, du lourd et interrogeons-nous: à part y avoir trouvé un titre une nouvelle fois brillant et définitivement Dickien, en quoi Philip K. Dick s'est-il inspiré de Shakespeare pour écrire Le temps disloqué (ou inversement, moyennant une distorsion dickienne du temps)? Autrement dit, que diable allait-il faire dans cette galère? (Géronte, acte II, scène 7, Les fourberies de Scapin, Molière, 1671) (histoire d'équilibrer les compteurs)
Hamlet, simulacre dickien

La SF a cela de passionnante qu'elle s'inspire explicitement de tous les champs de la connaissance: sciences dures et technologie, bien entendu, mais aussi sciences sociales, Histoire et, en ce qui nous concerne ici, les œuvres classiques. C'est bien la raison d'être de ce blog.
Alors, autant le dire tout de suite, je n'avais pas, et n'aurais sans doute jamais lu Hamlet si je n'y avais pas été incité par la curiosité de comprendre le pourquoi de cette citation explicite dans un roman de Philip K. Dick. Je l'ai donc lu pour les besoins de cet article et autant dire que la lecture est ardue, principalement à cause de la langue (très difficile en anglais, mais plus fluide et plus musical; finalement pas beaucoup plus facile en français). Je l'ai vu il y a une bonne dizaine d'années (Kenneth Branagh (1996) et même Franco Zeffirelli (1990) avec Mel Gibson [Attention, cette version n'est pas en araméen et ne contient aucune injure à caractère sexiste ou antisémite]). Quant aux critiques et autres analyses, j'ai dû me contenter d'une ou deux pistes glanées au gré de nombreux clics. Je n'ai donc pas trouvé beaucoup de matériel pour étayer cette introduction d'esquisse de rapprochement (de loin); qu'à cela ne tienne, cela m'aura laissé la liberté de lancer quelques réflexions armé de mes seuls neurones. Et puis, eh, Hamlet (si ce n'est Shakespeare) souffrira bien d'une nouvelle interprétation, fut-elle mineure, scolaire et maladroite.
Words, words, words: des mots, toujours des mots(Hamlet, Acte II, scène 2, Shakespeare )
Imaginez. Imaginez une quatrième de couverture vantant une ambiance de meurtres, de lutte pour le pouvoir et d'amour contrarié, de spectre réclamant vengeance depuis l'au-delà à un fils préférant la folie à la réalité, le tout se terminant dans un duel à l'épée. Déplacez l'action du Danemark à la Fédération Intergalactique ou donnez les moyens à ce fils de sombrer définitivement dans une réalité alternative dont il cherchera à s'échapper, finissez le tout par un duel aux sabres laser ou aux lames bien tranchantes devant lentement pénétrer les limites d'un bouclier atomique personnel.
Autrement dit, face à l'assassinat de son père, à la révélation par le fantôme de celui-là même, de la culpabilité de son oncle (qui a depuis épousé sa mère), devant son amour contrarié pour Ophélie (vous suivez?), Hamlet décide (vraiment ?, là (aussi) est la question) de sombrer dans la folie (avouez, on le serez à moins).
Alors bien entendu, le titre en premier lieu. Il est tiré de la toute fin de l'acte I, dans la scène 5, lorsque le fantôme du père d'Hamlet lui révèle le forfait de son oncle. Ce sont même même les derniers mots (juste avant Nay, come, let's go together. qu'on pourrait traduire, mais sans doute un peu rapidement, par ok mes cailles, on se déboulonne) :
The time is out of joint. O cursed spiteHamlet, Acte I, scène 5, Shakespeare (1603)
That ever I was born to set it right!
Notre époque est détraquée. Maudite fatalité, que je sois jamais né pour la remettre en ordre !Hamlet, Acte I, scène 5
[voir le site inlibroveritas pour l'ensemble des traductions]
Cette déclaration sonne comme un jugement définitif sur une époque de folie mais préfigure aussi la folie d'Hamlet. Or, c'est bien là l'une des questions soulevées par ce drame: cette folie est-elle ou non simulée ? Quoiqu'il en soit, il semble effectivement fuir une réalité qui lui est trop pesante et tient des propos incohérents dés lors qu'on l'interroge.
Polonius. [aside] [...] What do you read, my lord?
Hamlet. Words, words, words.
Polonius. What is the matter, my lord?
Hamlet. Between who?
Polonius. I mean, the matter that you read, my lord.
Hamlet. Slanders, sir; for the satirical rogue says here that old men have grey beards; that their faces are wrinkled; their eyes purging thick amber and plum-tree gum; and that they have a plentiful lack of wit, together with most weak hams. All which, sir, though I most powerfully and potently believe, yet I hold it not honesty to have it thus set down; for you yourself, sir, should be old as I am if, like a crab, you could go backward.
Polonius. [aside] Though this be madness, yet there is a method in't.- [...]
POLONIUS. - [...] Que lisez-vous là, monseigneur ?.
HAMLET. - Des mots, des mots, des mots !
POLONIUS. - De quoi est-il question, monseigneur ?.
HAMLET. - Entre qui ?.
POLONIUS. - Je demande de quoi il est question dans ce que vous lisez, monseigneur !
HAMLET. - De calomnies, monsieur ! Ce coquin de satiriste dit que les vieux hommes ont la barbe grise et la figure ridée, que leurs yeux jettent un ambre épais comme la gomme du prunier, qu'ils ont une abondante disette d'esprit, ainsi que des jarrets très faibles.
Toutes choses, monsieur, que je crois de toute ma puissance et de tout mon pouvoir, mais que je regarde comme inconvenant d'imprimer ainsi : car vous-même, monsieur, vous auriez le même âge que moi, si, comme une écrevisse, vous pouviez marcher à reculons.
POLONIUS, à part. - Quoique ce soit de la folie, il y a pourtant là de la suite
On retrouve évidemment, dans ce discours aux apparences d'incohérence (mais pas que, ainsi que semble le comprendre Polonius), les réflexions de Dick sur les mots dans Le temps disloqué.
Suis-je ou ne suis-je pas ?
D'autant que la folie d'Hamlet questionne aussi le réel. Est-il déjà fou dès le début de la pièce, désespéré par la mort de son père et le remariage de sa mère, au point de concrétiser ses désirs dans la personne du fantôme? Vit-on le rêve, le fantasme d'Hamlet qui voudrait venger la mort de son père, vivre son amour pour Ophélie mais se trouve empêtré dans sa propre inaction ? Ou bien encore, Hamlet n'est-il finalement que ce qu'il paraît être, le personnage d'une pièce dramatique ?
J'ai trouvé les traces de cette hypothèse dans l'analyse suivante:
J'ai trouvé les traces de cette hypothèse dans l'analyse suivante:
At the same time, Hamlet seems somewhat aware that he is, in fact, playing a role on stage. He notices his own costume and makeup (“’Tis not alone my inky cloak, good mother [...]” (I.ii.77 ff.)); he refers to specific areas in the theater (as when he notes that the ghost is “in the cellarage” (I.v.150)); in short, he seems at once to be the most typical of types, and to be an audience to his own typecasting – and furthermore, he seems to be distressed about being so typecast, and anxious to prove that there is something genuine behind his theatrical veneer. In general, critics have long noticed that Hamlet is a play about plays, most specifically a revenge tragedy about revenge tragedy, and the pretzel-like self-referentiality of the protagonist is the main reason why.
[http://www.gradesaver.com/hamlet/study-guide/section1/]
Dont je vais tenter une traduction:
L'analyse telle que je l'ai trouvée s'arrête ici mais elle m'a ouvert les yeux sur une interprétation possible au très énigmatique (pour moi, tout du moins, jusque là) "To be or not to be":
Hamlet, Acte III, scène 1
Soit, en VF:
Hamlet s'interroge: vaut-il mieux vivre que mourir ? Vivre, c'est vivre, selon lui, dans la douleur: il martèle assez bien ce point d'une longue liste à la pervers. Mais la mort n'est pas peut être pas la fin de tout. Toute la question est là, contenue dans une seule phrase au milieu de ce long monologue : la mort, c'est avant tout l'inconnu.
C'est là pour lui l'unique justification à notre choix de préférer la vie à la mort, notre peur de l'inconnu:
Doit-on en conclure qu'on choisirait la mort si l'on était courageux ? Hamlet laisse la réponse en suspend, se borne à constater que c'est la peur de l'inconnu qui nous retient.
Revenons-en à l'interrogation initiale, voire ultime. Au regard des remarques précédentes sur la folie d'Hamlet et sur ses questions quant à la réalité de ce qu'il vit, on pourrait voir dans ce Etre ou ne pas être, un suis-je ou ne suis-je pas : suis-je ou ne suis-je pas fou ? Suis-je ou ne suis-je pas vivant ?
Alors finalement, à cette question posée tout autant au genre humain qu'à lui-même, et face à l'alternative binaire, vivre ou mourir, une troisième voie n'est-elle pas suggérée par touche, tout au long de cette réflexion? Le saucissonnage n'est sans doute pas une bonne idée dans un texte si dense, mais j'oserai cependant isoler les trois propositions suivantes:
Si la conscience fait de nous des lâches, si la mort n'est pas forcément souhaitable car terra incognita, ne pourrait-on alors altérer cette conscience et choisir le rêve pour fuir la dure réalité de la vie. Voilà une hypothèse éminemment dickienne: parions qu'Hamlet à la sauce sixties aurait adoré le LSD.
Alors, finalement, oui ou non ?
Réponse de Normand à défaut d'être Danois: oui et non. Ou plutôt le contraire.
Non, Hamlet, même s'il interroge la folie du monde, celle qui lui est propre, et même la réalité qui l'entoure n'est pas à proprement un simulacre. Il n'y a pas d'altération particulière de la réalité par un tiers impliqué dans ce drame.
Sauf à rechercher ce tiers en dehors de la pièce. Sauf à envisager un (simulacre)^2.
Sauf, donc, à considérer le rapport entre les personnages et l'auteur lui-même: si Shakespeare écrit une tragédie sur les tragédies, il plonge ses personnages dans une situation artificielle visant à faire s'interroger le lecteur sur ce genre. Hamlet, lui-même, flirtant avec la folie, semble prendre conscience par moment de sa condition de pantin.
Dont je vais tenter une traduction:
Dans le même temps, Hamlet semble par certains aspects conscient d'être, en fait, en train de jouer un rôle sur scène. Il remarque son propre costume et son maquillage: "Ce n'est pas seulement ce manteau noir comme l'encre, bonne mère, ni ce costume obligé d'un deuil solennel, [...]" (I.ii.77 ff.)); il fait référence à des lieux particuliers du théâtre (quand il note que le fantôme est "à la cave"[1] (I.v.150)); pour faire court, il semble d'un coté être le plus caricatural des archétypes [?], et de l'autre être le public de sa propre performance [?] - et de plus, il semble bouleversé d'être aussi [cantonné dans propre rôle?] et inquiet de prouver qu'il y a quelque chose d'authentique derrière cette apparence théâtrale. Plus généralement, les critiques ont depuis longtemps [souvent ?] remarqué qu'Hamlet est une pièce sur les pièces, et plus spécifiquement une tragédie sur la revanche parlant de la tragédie sur la revanche et l'[auto-référencialité] retournée sur elle-même [image du Bretzel] des protagonistes en est la raison principale.Comme si Hamlet, tout comme Ragle, avait l'intuition d'apercevoir une réalité qui lui est dissimulée derrière les rideaux de celle où il est condamné à évoluer. A moins justement de ne vouloir s'en échapper par la folie.
[1] the cellarage fait aussi référence à une zone située sous la scène dans un théâtre
L'analyse telle que je l'ai trouvée s'arrête ici mais elle m'a ouvert les yeux sur une interprétation possible au très énigmatique (pour moi, tout du moins, jusque là) "To be or not to be":
Hamlet To be, or not to be- that is the question:
Whether 'tis nobler in the mind to suffer
The slings and arrows of outrageous fortune
Or to take arms against a sea of troubles,
And by opposing end them. To die- to sleep-
No more; and by a sleep to say we end
The heartache, and the thousand natural shocks
That flesh is heir to. 'Tis a consummation
Devoutly to be wish'd. To die- to sleep.
To sleep- perchance to dream: ay, there's the rub!
For in that sleep of death what dreams may come
When we have shuffled off this mortal coil,
Must give us pause. There's the respect
That makes calamity of so long life.
For who would bear the whips and scorns of time,
Th' oppressor's wrong, the proud man's contumely,
The pangs of despis'd love, the law's delay,
The insolence of office, and the spurns
That patient merit of th' unworthy takes,
When he himself might his quietus make
With a bare bodkin? Who would these fardels bear,
To grunt and sweat under a weary life,
But that the dread of something after death-
The undiscover'd country, from whose bourn
No traveller returns- puzzles the will,
And makes us rather bear those ills we have
Than fly to others that we know not of?
Thus conscience does make cowards of us all,
And thus the native hue of resolution
Is sicklied o'er with the pale cast of thought,
And enterprises of great pith and moment
With this regard their currents turn awry
And lose the name of action.- Soft you now!
The fair Ophelia!- Nymph, in thy orisons
Be all my sins rememb'red.
Soit, en VF:
HAMLET. - Etre, ou ne pas être, c'est là la question. Y a-t-il plus de noblesse d'âme à subir la fronde et les flèches de la fortune outrageante, ou bien à s'armer contre une mer de douleurs et à l'arrêter par une révolte ? Mourir... dormir, rien de plus ;... et dire que par ce sommeil nous mettons fin aux maux du coeur et aux mille tortures naturelles qui sont le legs de la chair : c'est là un dénouement qu'on doit souhaiter avec ferveur. Mourir... dormir, dormir ! peut-être rêver ! Oui, là est l'embarras. Car quels rêves peut-il nous venir dans ce sommeil de la mort, quand nous sommes débarrassés de l'étreinte de cette vie ?Hamlet, Acte III, scène 1
Voilà qui doit nous arrêter. C'est cette réflexion-là qui nous vaut la calamité d'une si longue existence. Qui, en effet, voudrait supporter les flagellations, et les dédains du monde, l'injure de l'oppresseur, l'humiliation de la pauvreté, les angoisses de l'amour méprisé, les lenteurs de la loi, l'insolence du pouvoir, et les rebuffades que le mérite résigné reçoit d'hommes indignes, s'il pouvait en être quitte avec un simple poinçon ? Qui voudrait porter ces fardeaux, grogner et suer sous une vie accablante, si la crainte de quelque chose après la mort, de cette région inexplorée, d'où nul voyageur ne revient, ne troublait la volonté, et ne nous faisait supporter les maux que nous avons par peur de nous lancer dans ceux que nous ne connaissons pas ?. Ainsi la conscience fait de nous tous des lâches ; ainsi les couleurs natives de la résolution blêmissent sous les pâles reflets de la pensée ; ainsi les entreprises les plus énergiques et les plus importantes se détournent de leur cours, à cette idée, et perdent le nom d'action... Doucement, maintenant ! Voici la belle Ophélia... Nymphe, dans tes oraisons souviens-toi de tous mes péchés.
Hamlet s'interroge: vaut-il mieux vivre que mourir ? Vivre, c'est vivre, selon lui, dans la douleur: il martèle assez bien ce point d'une longue liste à la pervers. Mais la mort n'est pas peut être pas la fin de tout. Toute la question est là, contenue dans une seule phrase au milieu de ce long monologue : la mort, c'est avant tout l'inconnu.
For in that sleep of death what dreams may come
When we have shuffled off this mortal coil,
Car quels rêves peut-il nous venir dans ce sommeil de la mort, quand nous sommes débarrassés de l'étreinte de cette vie ?Hamlet, Acte III, scène 1
C'est là pour lui l'unique justification à notre choix de préférer la vie à la mort, notre peur de l'inconnu:
Thus conscience does make cowards of us all,Hamlet, Acte III, scène 1
Ainsi la conscience fait de nous tous des lâches ;
Doit-on en conclure qu'on choisirait la mort si l'on était courageux ? Hamlet laisse la réponse en suspend, se borne à constater que c'est la peur de l'inconnu qui nous retient.
Revenons-en à l'interrogation initiale, voire ultime. Au regard des remarques précédentes sur la folie d'Hamlet et sur ses questions quant à la réalité de ce qu'il vit, on pourrait voir dans ce Etre ou ne pas être, un suis-je ou ne suis-je pas : suis-je ou ne suis-je pas fou ? Suis-je ou ne suis-je pas vivant ?
Alors finalement, à cette question posée tout autant au genre humain qu'à lui-même, et face à l'alternative binaire, vivre ou mourir, une troisième voie n'est-elle pas suggérée par touche, tout au long de cette réflexion? Le saucissonnage n'est sans doute pas une bonne idée dans un texte si dense, mais j'oserai cependant isoler les trois propositions suivantes:
[...] To die- to sleep-Hamlet, Acte III, scène 1
No more; [...]
[...] To die- to sleep.
To sleep- perchance to dream: [...]
Thus conscience does make cowards of us all,
Mourir... dormir, rien de plus ;
Mourir... dormir, dormir ! peut-être rêver !
Ainsi la conscience fait de nous tous des lâches ;
Si la conscience fait de nous des lâches, si la mort n'est pas forcément souhaitable car terra incognita, ne pourrait-on alors altérer cette conscience et choisir le rêve pour fuir la dure réalité de la vie. Voilà une hypothèse éminemment dickienne: parions qu'Hamlet à la sauce sixties aurait adoré le LSD.
Alors, finalement, oui ou non ?
Réponse de Normand à défaut d'être Danois: oui et non. Ou plutôt le contraire.
Non, Hamlet, même s'il interroge la folie du monde, celle qui lui est propre, et même la réalité qui l'entoure n'est pas à proprement un simulacre. Il n'y a pas d'altération particulière de la réalité par un tiers impliqué dans ce drame.
Sauf à rechercher ce tiers en dehors de la pièce. Sauf à envisager un (simulacre)^2.
Sauf, donc, à considérer le rapport entre les personnages et l'auteur lui-même: si Shakespeare écrit une tragédie sur les tragédies, il plonge ses personnages dans une situation artificielle visant à faire s'interroger le lecteur sur ce genre. Hamlet, lui-même, flirtant avec la folie, semble prendre conscience par moment de sa condition de pantin.
Et puis finalement, rien d'original à cela, me direz-vous, car de par la richesse et l'intemporalité des thèmes qui y sont abordés, ce texte est voué à supporter toutes nos attentes, à éclairer nos interrogations, comme un Yi-King romancé accompagnant l'humanité à travers son Histoire, chaque époque y trouvant les sources de compréhension de ce temps disloqué qui lui est propre.

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Interessant. cela donne le vertige.
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